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Alban Berg, la pureté d’une œuvre

Le propos de Schönberg (1874 – 1951) précisant que « l’idée » d’une musique compte plus que son style ne s’applique à nul mieux qu’Alban Berg (1885 – 1935). En retraçant son œuvre, on a l’impression que celle-ci s’est efforcée de correspondre à l’intention fulgurante de transformer la musique elle-même en image de la disparition, comme une politesse pour dire adieu à la vie.

La complicité avec la mort et une attitude d’aimable urbanité envers son propre effacement singularisent ses compositions, comme un hommage « à la symphonie des adieux » de Haydn (1732 – 1809) et à l’idée du néant de tout…

L’une de ses pièces les plus accomplies, la « suite logique » pour quatuor à cordes, s’achève sans s’achever, restant ouverte, sans barre de mesure finale, sur un motif de tierce joué par l’alto, dont le compositeur indique qu’il peut être répété plusieurs fois à volonté, jusqu’à ce qu’il devienne inaudible. Ce triste tarissement de la musique, à laquelle est refusée la confirmation d’un point final ; comme si lassé de toute forme achevée et de toute immanence esthétique, il avait souhaité dévoiler le cœur de son œuvre : la protestation contre l’art lui-même. La disparition, le déni de sa propre existence, n’est pas matière à expression, ni objet allégorique de la musique, mais c’est la loi qui préside à son agencement.

Lorsqu’on se plonge dans ses pièces musicales, on peut y entendre un mélange de tendresse, de nihilisme et de confiance en l’éphémère. En apparence, sa musique se désagrège comme si elle ne contenait rien de solide, comme un excès de bonté propre à l’extrême pudeur de Berg. Son écriture entièrement chromatique, architecturée par de simples intervalles de secondes mineures, renvoie à la tonalité de résignation de Schubert (1797 – 1828). La beauté et la valeur de sa musique résident dans la richesse de ses formes qui lui confèrent son éloquence, son caractère de langage intégral. Selon lui, la pureté stylistique érigée en dogme ne pouvait se solder que par un vide musical. Dans ses compositions, l’énergie s’inscrit dans le travail de mise en forme conférant à sa musique un geste de « largesse » éloigné de tout narcissisme. Sa musique ciselée dessine le premier modèle de l’humanisme réel ; aucune n’a été aussi humaine que la sienne comme en attestent ses deux grands opéras « Wozzeck » (1925) et « Lulu » (1928 – 1935) où rarement, le clair-obscur de l’orchestration borgienne n’aura été plus limpide, souple, mouvant…

Avec « Lulu », l’œuvre s’abandonne avec bonheur à la présence sensible qu’elle célèbre. Entre toutes, cette œuvre a connu le plus grand malheur avec la mort de son auteur. L’instrumentation est restée inachevée, comme le symbole de la volonté de Berg d’échapper à la vie en parvenant à la clarté, à la conscience. Cet abandon sans heurt à l’inéluctable signera la spiritualisation progressive de sa musique. En faisant ses adieux, Berg avait repris les mots de Hagen dans le « Crépuscule des Dieux » : « Sois fidèle ». Ce désir a guidé Friedrich Cerha dans l’écriture de la version achevée de « Lulu », présentée à l’opéra de Paris le 24 février 1979, sous la direction de Pierre Boulez, dans une mise en scène de Patrice Chéreau. La plus grande œuvre de Berg fut donnée à la musique…

C.E.
(Source : « Alban Berg, le maître de la transition infime » par Theodor w. Adorno
(1903 – 1969) – Ed. Gallimard 1989)


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