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Duke Ellington, l’œuvre au noir…

Généreuse et limpide, la musique de Duke Ellington (né le 29 avril 1899 à Washington DC et mort le 24 mai 1974 à New York) possède ce caractère d’évidence qui est la marque des grandes créations. Il fut le premier compositeur au sens réel du terme, il resta longtemps le seul. Il faut entendre par composition, le plein exercice d’une faculté que ne possèdent ni l’auteur de thèmes ni même, à de rares exceptions, l’arrangeur, et que l’on pourrait définir ainsi : donner au jazz une dimension supplémentaire. Cette dimension, qui apporte à l’œuvre une vie plus profonde, un devenir plus ouvert, c’est la forme. L’histoire du jazz peut se résumer ainsi : Louis Armstrong a inventé le jazz, Duke Ellington a créé la forme dans le jazz, Charlie Parker et Miles Davis ont eu à réinventer le jazz, Thelonious Monk tente de recréer la forme dans le jazz.

Jeunesse

Jeune pianiste, il se lança dans le métier avec des connaissances peu étendues. Il comprit rapidement qu’un orchestre, marqué par la tradition louisianaise, allait lui offrir un style clairement identifiable. Il n’y avait qu’un seul jungle-band, et c’était le sien. Le son de cet ensemble offrait l’une des alchimies les plus mystérieuses de la musique américaine. Dès le départ, Duke Ellington eut l’intuition qu’il détenait là une véritable clé de communication et que, pour l’auditeur le moins averti, le son avait un pouvoir tout particulier dès lors qu’on l’utilisait comme une combinaison de couleurs.

Peintre à ses heures, il sut traduire en musique des préoccupations spécifiquement picturales en se situant toujours du point de vue du spectateur : même si l’auditeur ne percevait pas la complexité d’un morceau, encore moins les moyens techniques mis en œuvre, il fallait qu’il saisisse la globalité d’une polychromie. Sur la palette du maître, quelques-uns des plus grands musiciens de jazz apportaient leur singularité à l’édification d’un ensemble miraculeusement homogène. Son ascendant sur les hommes de l’orchestre fut la garantie d’une longévité sans exemple, que ni les revers de fortune ni les caprices de la mode ne purent menacer.

Duke Ellington politique

Porte-parole d’une négritude avide d’intégration, il fut aussi l’emblème paradoxal d’une lutte qu’il voulut toujours pacifique, quitte à entretenir certains malentendus en des temps où les positions des uns et des autres deviendraient plus radicales. Son élégance remarquée tenait moins à un souci de représentation qu’à la volonté de montrer que l’intégration pouvait passer, non par le bas de l’échelle, mais par la pointe extrême de la hiérarchie sociale, par un dandysme qui voulait être le miroir ironique d’une « haute société » multicolore. Ainsi, il fut en quelque sorte l’inventeur du concept « Black is beautiful », écrivant dès les années 20 un « Black Beauty » en l’honneur de la chanteuse noire Florence Mills.

Musicien adulé par tous les publics, il ne sut peut-être pas faire la part des privilèges qu’il s’était acquis grâce à son art et de la situation sociale de la majorité des noirs américains. Il avait sans doute du mal à concevoir que ce qui lui avait été possible ne puisse pas l’être pour un autre.  Ainsi, le fossé se creusa un peu dans les années 60 avec Malcom X et Martin Luther King. De manière générale, Duke Ellington n’a jamais voulu se montrer ni rechercher l’estime ou essayer de passer pour un héros. Il préférait être accusé de ne pas en faire assez plutôt que d’être loué comme un homme formidable pour l’aide qu’il apportait à son peuple, sachant qu’il ne pourrait jamais en faire assez. Cela souligne son dédain pour le mélange des genres.

Entre lui et les autres musiciens, la relation est la même toutes proportions gardées, qu’entre Shakespeare et les autres dramaturges élisabéthains. C’est pourquoi, il échappe à toute classification d’école et à toute norme applicable aux autres instrumentistes. Il résolut triomphalement, et d’une manière extrêmement originale, le triple problème du grand orchestre de jazz : la composition d’un répertoire, le problème de l’orchestration et, par un choix judicieux des musiciens, le problème des styles instrumentaux.

C.E.

(Source : « Duke Ellington » François Billard / Gilles Tordjman – Editions du Seuil / Collection Solfège 1994)

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