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Les fruits étranges du delta du Mississippi

“Strange Fruit”, interprétée pour la première fois par Billie Holiday en 1939 au Café Société de New York, est issue d’un poème contestataire de 1937 écrit et publié par Abel Meeropol.
Billie Holiday fut bouleversée à la lecture de ce texte et se battit pour l’enregistrer, se l’approprier pour en faire la chanson de sa vie et une des plus puissantes dénonciations de la condition des noirs du vieux sud américain.

Ce morceau, est l’héritier des “Works songs” par lesquelles les esclaves du delta du Mississippi chantaient leur humanité en reprenant les cantiques d’espoir des “Negroes spirituals” comme “Steal away”, véritable appel à l’évasion. Les Spirituals ouvrirent le ciel au peuple noir, le Blues les renvoyait à leur existence douloureuse, un monde terrestre que les douze mesures du Blues, répétées à l’infini, rappelaient sans cesse. Dans son dénuement et sa trivialité primale, cette musique avait une force mystérieuse, une capacité à susciter l’émotion avec très peu de moyens. Ce pouvoir allait irriguer la conscience des noirs américains, ce style musical était leur don à l’histoire de la musique, eux qui l’avaient porté et vécu depuis les plantations. Longtemps cachée et ignorée dans le secret des campagnes, la première musique née sur le sol américain fut révélée au plus grand nombre lors de sa rencontre avec la ville, notamment la Nouvelle-Orléans, où le trompettiste Buddy Bolden fut l’un des pionniers en proposant des morceaux aux variations virtuoses sur la gamme du Blues au début du vingtième siècle. Bessie Smith, que son public avait surnommé l’impératrice du Blues, dominait les ventes de disques de la “Race music”, ghetto musical où l’industrie blanche cantonnait les oeuvres destinées aux noirs. De sa voix si émouvante, elle chantait la dureté du quotidien sous le joug de la ségrégation raciale et de la pauvreté alors que la société blanche s’enivrait d’une prospérité illusoire à l’orée de la crise de 1929. Dans un sud ravagé, c’est une génération de musiciens qui cessa d’enregistrer sans, toutefois, laisser mourir l’esprit du Blues trop ancré dans la vie et l’expérience des noirs d’Amérique. De cette Amérique où les arbres du sud portaient ces fruits étranges, les corps martyrisés des noirs pendus; comme les échos des chants profonds des champs de coton.

C.E.
(Source : Marc-Aurele Vecchione « Black Music : des chaines de fer aux chaines en or »

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